12 mai 2013

Le Parti Communiste français - 2e partie : 1917 et l’appel de la Russie soviétique

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1. La naissance de la SFIC

C’est donc au milieu des vicissitudes que se forme le noyau dur du futur Parti Communiste, et très clairement sous l’impulsion des bolchéviques.

C’est en effet sous l’influence d’Inessa Armand et des initiatives bolchéviques que les opposants à la guerre arrivent à se coordonner. Le dirigeant du CRRI est alors Fernand Loriot, qui rassemble un petit cercle de propagandistes : il utilise pour mettre en avant ses idées une revue anarchiste sympathisante de la révolution russe, la Plèbe, où est également publiée la plate-forme du groupe en mai 1918 ; des oeuvres de Lénine et des documents de la Russie soviétique sont également imprimés et diffusés clandestinement. Le mouvement est fort chez les cheminots, où Gaston Monmousseau parvient à construire une grande minorité dans le syndicat, qui obtient 49 458 voix contre 106 710.

Loriot suit les exigences de Lénine en ce qui concerne l’indépendance organisationnelle par rapport aux « centristes » que sont les partisans de Longuet, qui parviennent à triompher dans le Parti socialiste sans l’aide du CRRI (1544 voix pour les longuettistes contre 1172 à l’aile droite et 152 à Loriot, au conseil national du Parti socialiste les 28-29 juillet 1918).

Les longuettistes sont eux-mêmes obligés de suivre l’énorme mouvement de masse qui se développe et qui exige le soutien à la Russie soviétique ; sous prétexte de se revendiquer de 1793, les longuettistes se revendiquent tout autant d’Emile Vandervelde, réformiste belge et figure typique du socialisme parlementaire, et de Rosa Luxembourg, farouchement opposée à la guerre et figure de l’insurrection ! Une contradiction qui s’explique par la tension existante alors dans le pays ; les luttes de classe s’aiguisent et il y a même une contre-manifestation d’anciens combattants le 14 juillet 1919.

L’Humanité est obligée, sous la pression des masses, d’appeler le 24 juin à la lutte contre l’intervention en Russie et pour le retrait des troupes et de la même manière, le Parti socialiste et la CGT, initialement réticents, avaient dû suivre le mouvement en faveur du premier mai 1919 : un demi-million de manifestants qui mettent Paris en état de siège, des colonnes de 30 000-40 000 personnes rompant les barrages de police, alors que les soldats appelés en renfort par le gouvernement refusent de tirer voire fraternisent.

Il y a eu – selon les chiffres officiels – 430 blessés dans la police, dont plusieurs dizaines très grièvement, et un jeune ouvrier métallurgiste, du nom de Lorne, a été tué. L’enterrement de celui-ci rassemble 300 000 personnes, autant que lors de la manifestation contre l’acquittement de l’assassin de Jean Jaurès le 6 avril, alors qu’en juin commence une vaste grève à revendications mi-économiques mi-politiques : le coût de la vie en 1919 est 400 fois celui de 1914. Il y a 500 000 grévistes rien qu’à Paris pour les premiers jours : dans le métro, les grands magasins, les métaux, jusqu’aux travailleurs du Journal Officiel.

Le mouvement est également fort dans le Nord avec la grève générale des mineurs ; 30 000 travailleurs du textile dans la région de Rouen ont rejoint le mouvement ainsi que 80 000 travailleurs des produits chimiques. Malgré la pression réformiste qui tente de calmer le jeu, le mouvement de grève va s’étaler sur dix-huit mois. A cela s’ajoute les grands événements concernant l’intervention militaire contre la Russie soviétique, malgré la propagande assimilant « boche » et « bolchévik ». Dès décembre 1918, l’agitation bolchévik touchait de fait les troupes françaises, et le mouvement de fraternisation est tel dans les premiers mois de 1919 que celles-ci sont évacuées.

Entre temps avait eu lieu l’exécution à Odessa de Jeanne Labourbe ainsi que de dix autres communistes menant l’agitation au sein des troupes françaises... Le 16 avril a lieu la révolte de l’escadre de la Mer Noire, notamment sur le Waldeck-Rousseau, le France, le Jean Bart, le Justice... Et bien entendu le torpilleur le Protet, qu’André Marty tente de faire passer dans le camp des rouges. Condamné à vingt ans de prison en juillet 1919, il est soutenu par les communistes de France (mais également en Russie où les ouvriers de l’usine « Dynamo » l’élisent au Soviet de Moscou) et libéré en 1923 sous la pression des masses.

En liaison avec la condamnation de Marty et des mutins, des mutineries accompagnées de manifestations d’ouvriers, de soldats et de marins éclatent à Brest, Toulon, Toulouse. Car le mouvement va en s’amplifiant : 1919 voit se dérouler 2026 grèves, rassemblant 1 151 000 grévistes, et le mouvement croît encore en 1920, avec 1832 grèves et 1 317 000 grévistes, c’est-à-dire des grèves plus denses et plus longues.

Les effectifs augmentent en parallèle : le Parti socialiste passe de 35.793 membres au 31 décembre 1918 à 133 327 membres au 31 décembre 1919, plus de 178 000 au 1er octobre 1920, la CGT qui rassemblait 600 000 membres en 1914 passe à 1 800 000 en 1919 puis, à la fin de 1920, à 2 millions et demi de cotisants, la fédération des cheminots passant, elle, de 30 000 à 320 000 membres. Ce climat est propice à un activisme débordant et à une foule de journaux, feuilles révolutionnaires : la Vague (qui tire désormais à plus de 100 000 exemplaires), le Bolchévik (censuré par l’État il prendra le nom de « le Titre censuré »), le Populairel’InternationaleCe qu’il faut direla Franchisela Vie ouvrièrele Bulletin communistele Libertaire...

La culture révolutionnaire hégémonique consiste alors en un anarchisme sympathisant de la dictature du prolétariat exercé en Russie ; il y aura même des syndicalistes et des anarchistes fondant un « Parti Communiste » lors d’un congrès du 25 au 28 décembre 1919, « Parti Communiste » au nom néanmoins trop choquant pour les libertaires, qui adopteront ainsi le nom de « Fédération Communiste des Soviets ».

Les participants au premier congrès régional du « Comité de la IIIème Internationale », nouveau nom du CRRI, témoigne de cet état de fait : on y retrouve, parmi d’autres, l’Union des syndicats de la Drôme, les étudiants socialistes révolutionnaires ainsi que les jeunesses syndicalistes de la région de Lyon, la Fédération socialiste du Rhône ainsi que le Comité de défense sociale anarchiste.

Dans ce climat de mouvement de masse et de confusion idéologique, la répression était inévitable. Elle commence dans les rangs socialistes eux-mêmes : les 700 000 grévistes visant un 1er mai de combat et la « nationalisation des transports » voient leur mouvement brisé par les dirigeants syndicaux, qui ont réussi à le casser en le divisant en des « vagues sucessives » de grève, battues une à une. Le président du Conseil Millerand accuse alors les meneurs de complot contre la sûreté de l’État, arrêtant 18 militants, dont les principaux dirigeants du « Comité de la IIIème Internationale ».

Pour Millerand, qui sera président de 1920 à 1924, il fallait à tout prix ne pas reconnaître la Russie des Soviets, selon lui « une organisation de guerre permanente. » Et à l’annonce du 1er mai, le ministre de la guerre André Lefèvre, annonce clairement : « Il faut bien qu’on sache que l’armée reste la force publique, et qu’à l’avenir on n’ignore plus qu’elle sera munie de cartouches. »

Aux élections, l’hégémonie est ainsi conservée par un régime qui fait toutes sortes de promesse en expliquant que « l’Allemagne paiera » : indemnisation des victimes, à chacun sa maison, lois sociales mirobolantes... 

Et sur plus de 8 millions d’électeurs, le Parti socialiste n’obtient que 1 800 000 voix. Ces échecs font la force du longuettisme, qui préserve la chèvre révolutionnaire et le chou réformiste dans les rangs du Parti socialiste, notamment au congrès de Strasbourg en 1920. Mayéras, proche de Longuet, dira ainsi que « Oui, nous nous sommes aperçus qu’on nous a trompés, que la France luttait pour des buts impérialistes. Cependant, fidèles à l’héritage de Guesde, nous ne voulons pas que cette France soit sabotée par l’invasion et perdue pour le socialisme. »

Paul Faure explique qu’il faut abandonner la seconde Internationale, mais qu’aller à la troisième serait de l’aventurisme. Même une partie du « Comité de la IIIème Internationale » cède aux exigences du longuettisme, et même Loriot, qui se dissocie de la critique de Longuet par Lénine et reconnaît que la thèse du « défaitisme révolutionnaire » de Lénine était acceptable pour la Russie, mais pas pour la France (« J’ai hésité au début de la guerre parce qu’il me semblait que le défaitisme c’était appeler la révolution sur les cadavres de 20 millions de prolétaires »).

Dans ce contexte, la ligne longuettiste triomphe (3031 voix pour les « reconstructeurs » dont 732 pour les partisans du « centriste » Léon Blum, et 1621 pour la motion de la IIIème Internationale). Mais la rupture avec la seconde Internationale est acceptée, par 4330 voix contre 337, et une délégation est envoyée en Russie soviétique, afin de rendre compte de la situation et « des moyens d’aboutir au rétablissement de l’unité socialiste internationale ».

La délégation, composée de Marcel Cachin et de Ludovic-Oscar Frossard, arrive à Moscou fin juin 1920 et envoie un télégramme concernant la nécessité de l’adhésion ; si Cachin était devenu communiste, Frossard avait lui déjà expliqué au congrès socialiste de Strasbourg que « Actuellement nous sommes dans la période d’exagération des bolchéviks. Ils excommunient et qualifient de traîtres les militants. Mais les bolchéviks seront forcés d’évoluer. »

Dans la jeunesse le mouvement en faveur de l’adhésion est énorme : le 25 juillet 1920 en conférence à Puteaux, la minorité des Jeunesses socialistes de France, proche du Comité de la IIIème Internationale, donne mandat à son délégué d’exiger la convocation dans les deux mois d’un congrès par le conseil national. L’objectif est la formation, majorité acquise ou pas, d’une Fédération des Jeunesses communistes, et la majorité est obtenue au congrès tenu à la coopérative de la Belleviloise à Paris, fin octobre 1920 : les Jeunesses socialistes donnent leur adhésion à l’Internationale Communiste de la Jeunesse et se transforment en Jeunesses communistes, par 6943 voix contre 1958.

Les socialistes font eux face à une nouvelle donnée : à son second congrès de juillet 1920, l’Internationale communiste a décidé que, pour la rejoindre, il faudrait satisfaire à « 21 conditions », traitant notamment des questions d’organisation. Et ses critiques vis-à-vis du Parti socialiste sont nombreuses. Il y a en effet des dirigeants qui aident à l’intervention contre l’URSS, comme Marcel Sembat, Albert Thomas, Pierre Renaudel.

Le groupe parlementaire, de par son activité, ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des anarchistes. Il n’y a aucun travail parmi les soldats ni de soutien pour les militants arrêtés pour « complot ». La presse du Parti socialiste ne publie pas non plus les documents de l’Internationale Communiste, se contente de vagues protestations et refuse de rompre avec les briseurs de grève au sein de la CGT.

Avec ces critiques, les socialistes sont sous pression et c’est alors que commence la campagne réelle pour l’adhésion à la IIIème Internationale, avec un grand meeting au Cirque de Paris le 13 août 1920. Le courant des « reconstructeurs » se désagrège, une partie renforçant les rangs des partisans de l’adhésion à l’Internationale Communiste ; la campagne renforce également la minorité de la CGT, qui au congrès d’Orléans (du 27 septembre au 2 octobre 1920) remporte 659 voix contre 1485 à la majorité. C’est dans ce climat d’enthousiasme grandissant que va se tenir le congrès de Tours du Parti socialiste, du 25 au 30 décembre 1920. Le principal théoricien du refus de l’adhésion est Léon Blum.

Pour lui, le bolchévisme, c’est la caserne. Mais le congrès est un succès pour les partisans de l’adhésion, et est même marqué par la venue de Clara Zetkine. La grande révolutionnaire allemande, à soixante-dix ans passés, est venue clandestinement en France pour saluer le congrès : « Camarades, il faut choisir ; il faut se séparer nettement de toutes les tendances politiques qui veulent maintenir le prolétariat dans les voies de l’ancienne politique de compromission et d’opportunisme. Il faut, d’un autre côté, faire l’union nationale et internationale avec tous les éléments révolutionnaires communistes, non pas seulement sur le sol de France, mais au-delà des frontières de la France... Le prolétariat ne doit pas être ramené au règne du capitalisme, à la barbarie. Il doit marcher à la conquête du pouvoir... »

La résolution d’adhésion a 3028 voix, à laquelle il faut ajouter les 44 voix de la motion d’extrême-gauche, alors que la motion Blum-Paoli n’a que 1022 mandants et celle de Pressemane en a 60. Blum annonce alors ce que sera la ligne de ceux qui « restent » socialistes : capter ceux qui se sont « trompés », c’est la fameuse thèse de la « vieille maison ».

Il dit : « Quel sera le nouveau parti que vous voulez créer ? Au lieu de la volonté populaire se formant à la base et remontant de degré en degré, votre régime de centralisation comporte la subordination de chaque organisme à l’organisme qui lui est supérieur ; c’est au sommet un comité directeur de qui tout doit dépendre, c’est une sorte de commandement militaire formulé d’en haut et se transmettant de grade en grade, jusqu’aux simples militants, jusqu’aux simples sections...

Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison... Sachons nous abstenir des mots qui blessent, qui déchirent, des actes qui lèsent, de tout ce qui serait déchirement fratricide... Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères, des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. »

C’est la naissance du Parti socialiste – Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC), qui prendra le 31 octobre 1921 le nom de Parti communiste – Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC) ; quant à l’Humanité, le 8 avril 1921 « journal communiste » est placé sous le titre, au lieu de « journal socialiste ». 150 000 adhérents sont à la SFIC, contre seulement 30 000 à la « vieille maison » de Blum.

2. La nouvelle culture « soviétique »

La naissance de la nouvelle organisation a naturellement un grand côté mobilisateur. Un aspect important est que la SFIC a, en plus des ouvriers des centres urbains, un grand écho chez les paysans.

Cela n’a pas échappé à l’oeil aiguisé du dirigeant communiste italien Antonio Gramsci, qui explique le 4 janvier 1921 que : « Le congrès de Tours a une portée profonde, non seulement pour la classe ouvrière, mais aussi pour la classe paysanne. Le fait que la majorité des sections rurales ait voté en faveur de la IIIe Internationale et pour un parti plus homogène et doté d’un centralisme révolutionnaire plus fort, ne peut être interprété comme une manifestation d’impulsivité que par ceux qui se refusent à voir l’ampleur de la crise qui décompose la vieille structure de la société française. La légende de la France pays de petits propriétaires n’a plus aucune consistance.

Dès avant la guerre, la désagrégation des vieilles formes économiques avait atteint une phase aiguë et les agitations fréquentes et massives de la classe paysanne en étaient la preuve. Les chiffres que voici, qui concernent l’année 1913, apportent des précisions sur les conditions de répartition de la propriété en France, conditions qui ont été énormément aggravées par la guerre, dans la mesure où la guerre a provoqué un drainage de la richesse vers les coffres-forts d’une minorité : pour 1913, en représentant la richesse globale française par le chiffre 1000, et le nombre de citoyens juridiquement capables d’être propriétaires par le même chiffre 1000, on avait la répartition suivante : 470 Français, soit 47 %, de la population, sans aucune propriété, 406 Français propriétaires de 120 unités, soit 40%, de très petits propriétaires, 85 Français, soit 8,5% de la population propriétaires de 400 unités et 39 Français soit 4% de la population propriétaires de 470 unités. L’aggravation de la condition économique générale explique suffisamment l’élan révolutionnaire des classes rurales qui s’est révélé lors du congrès de Tours. »

Mais si la nouvelle organisation possède idéologiquement une dimension énorme avec la vague populaire issue notamment et principalement de la révolution russe, la situation n’en est pas moins extrêmement complexe en son sein. Lénine constatait ainsi : « La transformation d’un parti européen de type ancien, parlementaire, réformiste dans les faits et à peine teinté de couleur révolutionnaire, en parti de type nouveau, réellement révolutionnaire et réellement communiste, est une chose extrêmement ardue. L’exemple de la France est sans doute celui qui montre le plus nettement cette difficulté. » (Lénine, Notes d’un publiciste, février 1922).

De nombreux traits typiquement « français » se révèlent en effet dans la naissance de la SFIC, notamment le dédain revendiqué et assumé par rapport aux principes formels. Ainsi, le « Parti socialiste – SFIC » né à Tours n’est en fait nullement la SFIC, parce que l’Internationale Communiste n’a pas encore statué à ce sujet. Au mieux faudrait-il parler de « demande d’adhésion ». Qui plus est, le congrès de Tours n’a pas entériné les 21 conditions exigées par l’Internationale Communiste. Cela signifie que ces conditions et leur application sont au mieux laissées dans le flou absolu, car il existe en réalité de nombreux « centres » qui dans le nouveau Parti lui-même prônent telle ou telle ligne tandis que chaque centre est suivi par l’ensemble de ses sympathisants !

Le Parti socialiste – SFIC est ainsi un véritable bric à brac. Si en face la « vieille maison » – qui a pris le nom de Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) – n’a que 30.000 membres, ceux-ci sont des cadres et forment la grosse majorité des anciens militants. Alors que la toute jeune SFIC est, elle, composée d’éléments très divers. 

A côté du comité de la IIIème Internationale, on a les pacifistes du Journal du peuple et du Club du Faubourg à Paris, ceux de la Vague, de nombreux éléments de la Ligue des Droits de l’Homme et de la franc-maçonnerie, ainsi que des anarcho-syndicalistes s’étant plus ou moins rapprochés, selon, des positions bolchéviks.

Mais, ces « gens nouveaux » désireux de pratiquer une politique « nouvelle » sont paradoxalement organisés de manière « traditionnelle ». La scission a donné lieu à des batailles dans les congrès des fédérations départementales, pour les caisses, les journaux, les imprimeries, etc, et c’est là-dessus que la SFIC s’est formée : elle est donc composée de fédérations départementales et de sections locales, comme l’ancien Parti socialiste. Le congrès administratif de l’été 1921 n’arrive ainsi à rien, même pas à élaborer des statuts. A cela s’ajoute la naissance d’une tendance « regrettant » la scission, tendance organisée autour du Journal du peuple du pacifiste Henri Fabre aidé de son acolyte journaliste Victor Méric, ainsi que du journal du soir l’Internationale de Daniel Renoult, ou encore la Vague de Brizon.

Ce dernier qualifie l’insurrection allemande de mars 1921 d’ « insurrection des manches à balai ». Le jeune Parti ne mène ainsi aucune action contre la mobilisation de la classe 19 par l’armée française contre la révolution allemande. Quant à Henri Fabre, il explique que « tout communiste doit garder et défendre sinon sa liberté d’action, tout au moins sa liberté d’expression. » C’est également la position revendiquée par les anarchistes. Et à côté de ces tendances libérales, prônant un parti souple sur les principes, sans oublier bien entendu les critiques contre « l’ingérence de Moscou dans les affaires françaises » lancées par certains, on trouve naturellement des positions « gauchistes », surtout dans la jeunesse. 

La IVème Entente des Jeunesses communistes critique ainsi carrément le nouveau Parti car celui n’a « pas encore pris la position qui s’impose, le refus de rejoindre l’armée et la grève générale insurrectionnelle révolutionnaire. » Parfois ces positions se rejoignent, notamment sur l’antimilitarisme qui va jusqu’à... combattre même l’idée d’une armée rouge. Le congrès de Marseille de l’organisation est ainsi lourd de tension et de conflits, au point que la principale position de la « gauche » est de demander aux bolcheviks la possibilité de scissionner.

Les communistes doivent en plus de ces problèmes affronter la répression socialiste. La CGT expulse en effet à tours de bras tous les opposants ; rien que dans le Nord 20.000 syndiqués sont exclus et à la fin de l’année 1921 se réunissent à Paris quatre cents syndicats exclus en une grande conférence à laquelle participent 1100 syndicats de la minorité de la CGT. C’est alors la fondation de la CGTU (Confédération Générale du Travail Unitaire).

La CGTU est également un lieu de conflit : dans la CGT, il y avait déjà des « comités syndicalistes révolutionnaires », composés de communistes donc, mais également de « syndicalistes communistes » ou de syndicalistes révolutionnaires, ceux-ci étant opposés à la « politique ».

Ceux-ci se débrouillent pour contrôler la CGTU à sa naissance à l’aide d’un « pacte » secret (art. 1 : « Ne révéler à personne l’existence de notre comité ») signé en février 1921 avec les éléments les plus à droite, afin de garantir l’indépendance politique du nouveau syndicat. Cette tendance anti-politique est tellement forte que ses partisans peuvent même se permettre le luxe de s’affronter idéologiquement, avec d’un côté les syndicalistes-révolutionnaires voulant séparer syndicat et parti, mais pas nécessairement opposés à l’existence d’un parti, et anarcho-syndicalistes refusant catégoriquement tout parti. Mais le scandale causé par le pacte et la confusion idéologique des anti-politiques amène la victoire des communistes au premier congrès de la CGTU, qui se tient du 24 juin au 2 juillet 1922 à Saint-Etienne, par 714 voix contre 406. Au congrès de Bourges du 12 au 17 novembre 1923, la minorité réunissant syndicalistes révolutionnaires et anarchistes ne représentera plus qu’un quart des adhérents.

La mise en avant de la ligne du « front unique » par l’Internationale Communiste va alors pousser à la liquidation des « anti-politiques » dans les rangs de l’organisation elle-même. Le programme de l’Internationale Communiste définissait le « front unique » comme « le moyen le plus efficace de lutte contre le Capital et de mobilisation des masses dans un esprit de classe ; moyen de démasquer et d’isoler les chefs réformistes, c’est un des éléments de la tactique des partis communistes pendant toute la période pré-révolutionnaire. » Le front unique consiste à faire des propositions concrètes de lutte sur la base de mots d’ordre afin que les masses en mouvement fassent leurs propres expériences et développent leur conscience de classe, voyant la nature de traître de la social-démocratie.

Initialement les anti-politiques maîtrisaient l’appareil de l’organisation et, en janvier 1922, une conférence des secrétaires fédéraux repousse le front unique, le Comité Directeur affirmant même à l’unanimité moins une voix l’impossibilité du front unique en France. En avril, au conseil national d’Aubervilliers, le front unique est repoussé par 3370 voix contre 627. Seule l’Internationale Communiste arrive à faire pression pour que la ligne favorable au front unique se maintienne et se développe, l’aile gauche de l’organisation démissionnant même de tout poste à la rédaction de l’Humanité.

Et c’est le IVème Congrès de l’Internationale Communiste qui va résoudre le problème en attaquant la « droite » sur le plan de l’organisation. Le IVème congrès décide en effet que seront exclus tous les membres des Partis Communistes qui n’auront pas rompu publiquement avec la franc-maçonnerie avant le 1er janvier 1923, les membres ayant reconnu leur appartenance et démissionnés seront écartés de tout poste responsable pendant deux ans.

L’Internationale Communiste tape ainsi en plein dans le mode opératoire de la bourgeoisie radicale, qui agit par l’intermédiaire de cette « société secrète » ; sont pareillement visés des membres appartenant en France à la Ligue des Droits de l’Homme ou écrivant pour la presse bourgeoise, comme Paul-Louis, rédacteur de politique étrangère dans l’Humanité mais écrivant également pour le Progrès de Lyon et la France de Bordeaux. Il ne s’agit pas de simples mesures, mais bien d’une stratégie, fondée sur le fait que « La stagnation, la stabilité relative et le parasitisme des formes économiques, le grand nombre de petits propriétaires ruraux, développent un conservatisme qui se reflète dans la classe ouvrière.

Un long passé « démocratique » parlementaire dans un milieu conservateur a comme résultats profondément ancrés dans le mouvement ouvrier un régime de sectes révolutionnaires et pseudo-révolutionnaires luttant entre elles (guesdisme contre jauressisme, etc...) ou limitant leurs sphères d’influence conformément au principe de non-immixtion (socialisme et anarcho-syndicalisme). L’existence même de chaque groupe paraît à ce groupe et particulièrement à sa bureaucratie une fin en soi.

A cela se joignent des considérations inévitables de carriérisme, places de journaliste, sièges de député, etc... Ces habitudes et ces traditions sont encore dans la période d’après-guerre très fortes dans le mouvement ouvrier français. » (L’Internationale Communiste dans son message au congrès de Paris du Parti Communiste – SFIC d’octobre 1922).

Le résultat ne se fait pas attendre, avec les premières scissions ; naissent ainsi le Parti communiste unitaire (PCU) créé en 1923 par Ludovic-Oscar Frossard, qui avait été le premier secrétaire général de la SFIC et la quitte, avouant au dernier moment son appartenance à la franc-maçonnerie, mais également l’Union fédérative socialiste ou Union fédérative des travailleurs socialistes révolutionnaires, elle, créée dès décembre 1922 par d’autres exclus : Raoul Verfeuil, Pierre Brizon, Albert Mathiez (spécialiste de la Révolution française et fondateur de la Société des études robespierristes, Henri Sellier (auteur en 1921 de La crise du logement et l’intervention publique en matière d’habitat populaire, fondateur de l’Association française pour l’urbanisme et inventeur des « Cités Jardins »), André Morizet (futur SFIO, maire de Boulogne Billancourt y compris sous l’Occupation, il est également l’arrière grand-père de Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d’État française chargée de l’Écologie de Sarkozy en 2007). Les deux organisations fusionneront quelques mois plus tard en Union socialiste-communiste (USC), qui prendra en 1927 le nom de Parti socialiste-communiste (PSC).

3. Document : les « 21 conditions »

Il s’agit des 21 conditions posées en Juillet 1920 par l’Internationale Communiste (à son second congrès) pour qu’un parti puisse y adhérer. Elles sont à la source de la rupture entre socialistes et communistes.

1. La propagande et l’agitation quotidiennes doivent avoir un caractère effectivement communiste et se conformer au programme et aux décisions de la III° Internationale. Tous les organes de la presse du Parti doivent être rédigés par des communistes sûrs, ayant prouvé leur dévouement à la cause du prolétariat. Il ne convient pas de parler de dictature prolétarienne comme d’une formule apprise et courante ; la propagande doit être faite de manière à ce que la nécessité en ressorte pour tout travailleur, pour toute ouvrière, pour tout soldat, pour tout paysan, des faits mêmes de la vie quotidienne, systématiquement notés par notre presse. La presse périodique ou autre et tous les services d’éditions doivent être entièrement soumis au Comité Central du Parti, que ce dernier soit légal ou illégal. Il est inadmissible que les organes de publicité mésusent de l’autonomie pour mener une politique non conforme à celle du Parti. Dans les colonnes de la presse, dans les réunions publiques, dans les syndicats, dans les coopératives, partout où les partisans de la III° Internationale auront accès, ils auront à flétrir systématiquement et impitoyablement non seulement la bourgeoisie, mais aussi ses complices, réformistes de toutes nuances.

2. Toute organisation désireuse d’adhérer à l’Internationale Communiste doit régulièrement et systématiquement écarter des postes impliquant tant soit peu de responsabilité dans le mouvement ouvrier (organisations de Parti, rédactions, syndicats, fractions parlementaires, coopératives, municipalités) les réformistes et les « centristes » et les remplacer par des communistes éprouvés, – sans craindre d’avoir à remplacer, surtout au début, des militants expérimentés, par des travailleurs sortis du rang –.

3. Dans presque tous les pays de l’Europe et de l’Amérique la lutte de classes entre dans la période de guerre civile. Les communistes ne peuvent, dans ces conditions, se fier à la légalité bourgeoise. Il est de leur devoir de créer partout, parallèlement à l’organisation légale, un organisme clandestin, capable de remplir au moment décisif, son devoir envers la révolution. Dans tous les pays où, par suite de l’état de siège ou de lois d’exception, les communistes n’ont pas la possibilité de développer légalement toute leur action, la concomitance de l’action légale et de l’action illégale est indubitablement nécessaire.

4. Le devoir de propager les idées communistes implique la nécessité absolue de mener une propagande et une agitation systématique et persévérante parmi les troupes. Là, où la propagande ouverte est difficile par suite de lois d’exception, elle doit être menée illégalement ; s’y refuser serait une trahison à l’égard du devoir révolutionnaire et par conséquent incompatible avec l’affiliation à la III° internationale.

5. Une agitation rationnelle et systématique dans les campagnes est nécessaire. La classe ouvrière ne peut vaincre si elle n’est pas soutenue tout au moins par une partie des travailleurs des campagnes (journaliers agricoles et paysans les plus pauvres) et si elle n’a pas neutralisé par sa politique tout au moins une partie de la campagne arriérée. L’action communiste dans les campagnes acquiert en ce moment une importance capitale. Elle doit être principalement le fait des ouvriers communistes en contact avec la campagne. Se refuser à l’accomplir ou la confier à des demi-réformistes douteux c’est renoncer à la révolution prolétarienne.

6. Tout Parti désireux d’appartenir à la III° Internationale, a pour devoir de dénoncer autant que le social-patriotisme avoué, le social-pacifisme hypocrite et faux ; il s’agit de démontrer systématiquement aux travailleurs que, sans le renversement révolutionnaire du capitalisme, nul tribunal arbitral international, nul débat sur la réduction des armements, nulle réorganisation « démocratique » de la Ligue des Nations ne peuvent préserver l’humanité des guerres impérialistes.

7. Les Partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste ont pour devoir de reconnaître la nécessité d’une rupture complète et définitive avec le réformisme et la politique du centre et de préconiser cette rupture parmi les membres des organisations. L’action communiste conséquente n’est possible qu’à ce prix. L’Internationale Communiste exige impérativement et sans discussion cette rupture qui doit être consommée dans le plus bref délai. L’Internationale Communiste ne peut admettre que des réformistes avérés, tels que Turati, Kautsky, Hilferding, Longuet, Mac Donald, Modigliani et autres, aient le droit de se considérer comme des membres de la III° Internationale, et qu’ils y soient représentés. Un pareil état de choses ferait ressembler par trop la III° Internationale à la II°.

8. Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les Partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout Parti appartenant à la III° Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux.

9. Tout Parti désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste doit poursuivre une propagande persévérante et systématique au sein des syndicats, coopératives et autres organisations des masses ouvrières. Des noyaux communistes doivent être formés, dont le travail opiniâtre et constant conquerra les syndicats au communisme. Leur devoir sera de révéler à tout instant la trahison des social-patriotes et les hésitations du « centre ». Ces noyaux communistes doivent être complètement subordonnés à l’ensemble du Parti.

10. Tout Parti appartenant à l’Internationale Communiste a pour devoir de combattre avec énergie et ténacité l’ « Internationale » des syndicats jaunes fondée à Amsterdam. Il doit répandre avec ténacité au sein des syndicats ouvriers l’idée de la nécessité de la rupture avec l’Internationale Jaune d’Amsterdam. Il doit par contre concourir de tout son pouvoir à l’union internationale des syndicats rouges adhérant à l’Internationale Communiste.

11. Les Partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste ont pour devoir de réviser la composition de leurs fractions parlementaires, d’en écarter les éléments douteux, de les soumettre, non en paroles mais en fait, au Comité Central du Parti, d’exiger de tout député communiste la subordination de toute son activité aux intérêts véritables de la propagande révolutionnaire et de l’agitation. 

12. Les Partis appartenant à l’Internationale Communiste doivent être édifiés sur le principe de la centralisation démocratique. A l’époque actuelle de guerre civile acharnée, le Parti Communiste ne pourra remplir son rôle que s’il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée, bénéficie de la confiance unanime des militants.

13. Les Partis Communistes des pays où les communistes militent légalement doivent procéder à des épurations périodiques de leurs organisations, afin d’en écarter les éléments intéressés et petit-bourgeois.

14. Les Partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste doivent soutenir sans réserves toutes les républiques soviétiques dans leurs luttes avec la contre-révolution. Ils doivent préconiser inlassablement le refus des travailleurs de transporter les munitions et les équipements destinés aux ennemis des républiques soviétiques, et poursuivre, soit légalement soit illégalement, la propagande parmi les troupes envoyées contre les républiques soviétiques.

15. Les Partis qui conservent jusqu’à ce jour les anciens programmes social-démocrates ont pour devoir de les réviser sans retard et d’élaborer un nouveau programme communiste adapté aux conditions spéciales de leur pays et conçu dans l’esprit de l’Internationale Communiste. Il est de règle que les programmes des Partis affiliés à l’Internationale Communiste soient confirmés par le Congrès International ou par le Comité Exécutif. Au cas où ce dernier refuserait sa sanction à un Parti, celui-ci aurait le droit d’en appeler au Congrès de l’Internationale Communiste.

16. Toutes les décisions des Congrès de l’Internationale Communiste, de même que celles du Comité Exécutif, sont obligatoires pour tous les Partis affiliés à l’Internationale Communiste. Agissant en période de guerre civile acharnée, l’Internationale Communiste et son Comité Exécutif doivent tenir compte des conditions de lutte si variées dans les différents pays et n’adopter de résolutions générales et obligatoires que dans les questions où elles sont possibles.

17. Conformément à tout ce qui précède, tous les Partis adhérant à l’Internationale Communiste doivent modifier leur appellation. Tout Parti désireux d’adhérer à l’Internationale Communiste doit s’intituler Parti Communiste de... (section de la III° Internationale Communiste). Cette question d’appellation n’est pas une simple formalité ; elle a aussi une importance politique considérable. L’Internationale Communiste a déclaré une guerre sans merci au vieux monde bourgeois tout entier et à tous les vieux Partis social-démocrates jaunes. Il importe que la différence entre les Partis Communistes et les vieux Partis « social-démocrates » ou « socialistes » officiels qui ont vendu le drapeau de la classe ouvrière soit plus nette aux yeux de tout travailleur.

18. Tous les organes dirigeants de la presse des Partis de tous les pays sont obligés d’imprimer tous les documents officiels importants du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste.

19. Tous les Partis appartenant à l’Internationale Communiste ou sollicitant leur adhésion sont obligés de convoquer (aussi vite que possible), dans un délai de 4 mois après le 2° Congrès de l’Internationale Communiste, au plus tard, un Congrès extraordinaire afin de se prononcer sur ces conditions. Les Comités Centraux doivent veiller à ce que les décisions du 2° Congrès de l’Internationale Communiste soient connues de toutes les organisations locales.

20. Les Partis qui voudraient maintenant adhérer à la III° Internationale, mais qui n’ont pas encore modifié radicalement leur ancienne tactique, doivent préalablement veiller à ce que les 2/3 des membres de leur Comité Central et des Institutions centrales les plus importantes soient composés de camarades, qui déjà avant le 2° Congrès s’étaient ouvertement prononcés pour l’adhésion du Parti à la III° Internationale. Des exceptions peuvent être faites avec l’approbation du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste. Le Comité Exécutif se réserve le droit de faire des exceptions pour les représentants de la tendance centriste mentionnés dans le paragraphe 7.

21. Les adhérents au Parti qui rejettent les conditions et les thèses établies par l’Internationale Communiste doivent être exclus du Parti. Il en est de même des délégués au Congrès extraordinaire.