12 mai 2013

L'âge roman - 6ème partie : l'église, le jugement dernier, la justice divine

Submitted by Anonyme (non vérifié)

“ Puis je vis dans la main droite de celui qui était assis sur le trône un livre écrit en dedans et en dehors, scellé de sept sceaux. Et je vis un ange puissant, qui criait d’une voix forte : Qui est digne d’ouvrir le livre, et d’en rompre les sceaux ? Et personne dans le ciel, ni sur la terre, ni sous la terre, ne put ouvrir le livre ni le regarder. Et je pleurai beaucoup de ce que personne ne fut trouvé digne d’ouvrir le livre ni de le regarder. ”

L'apocalypse selon Saint-Jean, dont sont tirés les citations ci-dessus, est un texte d'une force incroyable ; il n'est pas difficile de deviner les impressions qu'il pouvait laisser sur les masses à l'époque de leur écriture. Ce document, fort logiquement, est d'une importance culturelle-idéologique capitale pour l'âge roman.

 

En effet, nous avons vu que l'église est ce qui permet d'accéder au divin. Telle est sa fonction idéologique de par la formation de la monarchie.

Fort logiquement, le porche de l'église représente bien souvent la parousie racontée dans l'apocalypse : Jésus assis sur son trône, jugeant et établissant le royaume de Dieu sur Terre.

Cela est nécessaire, car la sortie de l'esclavagisme nécessite d'ouvrir une perspective générale : à la vie meilleure par rapport à l'esclavage dans le présent se conjugue la vie heureuse dans le futur. Le jugement dernier apparaît comme l'établissement de la justice que personne à Dieu ne peut établir, tout du moins à l'époque selon les masses.

Le motif du jugement dernier devient courant avec l'époque carolingienne et systématique sur les tympans des églises, ces grands frontons à leurs ouvertures.

Nul hasard à cela : sans l'établissement de la royauté terrestre, pas de possibilité idéologique d'une royauté céleste. La monarchie a besoin de l'église, et l'église se pose elle-même comme « royale », mais sur un autre plan.

 Après cela, je vis quatre anges debout aux quatre coins de la terre ; ils retenaient les quatre vents de la terre, afin qu’il ne soufflât point de vent sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre.

Et je vis un autre ange, qui montait du côté du soleil levant, et qui tenait le sceau du Dieu vivant ; il cria d’une voix forte aux quatre anges à qui il avait été donné de faire du mal à la terre et à la mer, et il dit : Ne faites point de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. 

Fort logiquement également, le fronton doit être un symbole plus puissant que la royauté elle-même, puisque Dieu est au-dessus du roi.

Il y a un exemple connu en France : à l'époque de la rébellion cathare, Raymond VI de Toulouse (1156-1222), pour avoir tué un représentant du pape, dut faire amende honorable en allant nu (tel Adam chassé du paradis) jusqu'à l'entrée de l'église Saint-Gilles dans le Gard.

Pour passer la porte, il faut en effet le mériter ; l'église est un passage vers le monde céleste. De même que l'église est une porte vers Dieu, la porte de l'église a une grande valeur et est une allusion symbolique ici à ce que raconte l'apôtre Jean quant à un propos de Jésus :

“ Je suis la porte : si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé. ”

On trouve ainsi souvent sur les frontons des lions, symboles du roi Salomon et de sa justice (par exemple à la cathédrale Saint-Trophime à Arles). La porte est le symbole de la négation de la barbarie.

Par conséquent aussi, l'espace devant la porte devient un espace de sécurité et de confiance. Les contrats des marchands sont effectués à cet endroit, jusqu'à une interdiction en 813. Par contre, de nombreux actes juridiques sont rendus sur le parvis d'églises : à Perrecy-les-Forges en 1108 (« in galilea »), à Ferrare en 1140 (« sub portico »), à Regensbourg en 1183 (« in atrio »), à Francfort en 1232 (« ante gradus ecclesie »), etc.

Dans certains cas, les promesses se font également sur le parvis, en tenant dans certains cas dans une main l'anneau sur la porte de l'église. Ce fut aussi le cas des mariages, le couple marié n'allant à la messe qu'après les promesses faites.

“ Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ une demi-heure. Et je vis les sept anges qui se tiennent devant Dieu, et sept trompettes leur furent données.

Et un autre ange vint, et il se tint sur l’autel, ayant un encensoir d’or ; on lui donna beaucoup de parfums, afin qu’il les offrît, avec les prières de tous les saints, sur l’autel d’or qui est devant le trône.

La fumée des parfums monta, avec les prières des saints, de la main de l’ange devant Dieu. Et l’ange prit l’encensoir, le remplit du feu de l’autel, et le jeta sur la terre. Et il y eut des voix, des tonnerres, des éclairs, et un tremblement de terre.

Et les sept anges qui avaient les sept trompettes se préparèrent à en sonner. Le premier sonna de la trompette. Et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang, qui furent jetés sur la terre ; et le tiers de la terre fut brûlé, et le tiers des arbres fut brûlé, et toute herbe verte fut brûlée.

Le second ange sonna de la trompette. Et quelque chose comme une grande montagne embrasée par le feu fut jeté dans la mer ; et le tiers de la mer devint du sang. ”

De la même manière, se réfugier dans une église, c'est être inaccessible au pouvoir de la justice royale. C'est le fameux « droit d'asile », le terme venant du grec « asulo », adjectif signifiant inviolable.

Historiquement, ce sont les persécutions des chrétiens qui poussèrent à reconnaître culturellement la possibilité de se réfugier.

Saint Augustin explique ainsi :

“ si nous avions voulu distinguer, afin que soient enlevés de l'église ceux qui font le mal, il n'y aurait pas de lieu où cacher ceux qui font le bien : si nous avions voulu permettre que les coupables soient enlevés d'ici, il n'y aurait pas de lieu où les innocents fuiraient. Ainsi est-il mieux que les coupables soient à l'abri de l'église plutôt que les innocents en soient arrachés. ”

Très vite cependant, cette dimension d'abri face aux persécutions cède la place à la question symbolique. L'église a bien entendu favorisé, presque dès le départ, cette « mystique » de l'église comme lieu sacré où la « justice des hommes » ne saurait intervenir. Le canon 5 du concile d'Orange, en 441, « interdit de livrer ceux qui se sont réfugiés dans les églises et veut que l'on respecte la sainteté du lieu. »

Le pouvoir royal, quant à lui, a toujours essayé de contrer cela, mais de manière mesurée, afin finalement d'utiliser cela comme « zone tampon. » La justice issue de la période barbare était particulièrement rude et expéditive et le droit d'asile faisait gagner du temps, perturbait l'application immédiate de la justice, voire empêchait les affrontements entre fractions féodales.

Pour cette raison finalement, Louis le Pieux, en 817, « accorde, par avance, la grâce de la vie à celui qui se réfugie dans une église au cours d'une rixe et tue son adversaire en se défendant. »

Le droit d'asile est ici restreint à des cas particuliers, et plus l’État se renforcera, plus il saura gérer avec sa justice modernisée ces cas « spéciaux » et, par conséquent, il supprimera progressivement mais sûrement le droit d'asile, qui sous François Ier n'a déjà plus de sens, avant d'être aboli dans toute l'Europe au milieu du 18ème siècle.

 Je vis un autre ange puissant, qui descendait du ciel, enveloppé d’une nuée ; au-dessus de sa tête était l’arc-en-ciel, et son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu.

Il tenait dans sa main un petit livre ouvert. Il posa son pied droit sur la mer, et son pied gauche sur la terre ; et il cria d’une voix forte, comme rugit un lion.

Quand il cria, les sept tonnerres firent entendre leurs voix. Et quand les sept tonnerres eurent fait entendre leurs voix, j’allais écrire ; et j’entendis du ciel une voix qui disait : Scelle ce qu’ont dit les sept tonnerres, et ne l’écris pas.

Et l’ange, que je voyais debout sur la mer et sur la terre, leva sa main droite vers le ciel, et jura par celui qui vit aux siècles des siècles, qui a créé le ciel et les choses qui y sont, la terre et les choses qui y sont, et la mer et les choses qui y sont, qu’il n’y aurait plus de temps, mais qu’aux jours de la voix du septième ange, quand il sonnerait de la trompette, le mystère de Dieu s’accomplirait, comme il l’a annoncé à ses serviteurs, les prophètes. 

Ce qu'il faut également bien noter pour saisir l'âge roman, c'est que la morale se développe pour la première fois à l'échelle des masses elles-mêmes. Auparavant, l'esclavage ne permettait pas de règles pour les masses soumises aux maîtres.

Dans les cas où c'est la gens qui prédominait, comme chez les peuples germaniques, l'égalité de fait ne permettait pas l'élaboration d'une haute culture, mais seulement la reproduction semi-patriarcale des valeurs sociales.

Avec l'âge roman, on a pour la première fois posé une morale universelle, et même à l'échelle cosmique puisque cette morale est censée être divine.

Par conséquent, la figure du diable est omniprésente dans les églises. Elle est là comme figure éducative, pour renforcer la scission entre le bien et le mal, entre ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire.

Ce n'est pas seulement l'idée de faire peur mais bien plus la valorisation générale dans les masses de valeurs humaines : ne pas tuer, ne pas voler, etc. La mise en avant du diable dans l'au-delà va de pair avec la critique des valeurs inhumaines ici-bas.

C'est ainsi qu'il faut considérer les diables qui sont montrés, comme ceux très connus de la collégiale Saint-Pierre de Chauvigny, en Poitou-Charentes.

On doit considérer ici cela sous l'angle de la contradiction entre travail intellectuel et travail manuel. Les qualités intellectuelles sont développées, arrachées au réel immédiat.

De la même manière, la contradiction entre villes et campagnes commence à s'affirmer. Le monument culturel relatif à cela est le Physiologos, document du tout début du christianisme, datant d'autour de 200 après Jésuis-Christ, et qui connaîtra un succès retentissant.

Il s'agit d'un bestiaire, les bestiaires vont faire partie de la littérature de l'époque et sont notamment connus ceux d'Ashmole, d'Aberdeen,

A l'intérieur du Physiologos, on trouve présentés, dans 55 histoires, des animaux réels, imaginaires, voire même des humains particulièrement étranges, comme les Sciapodes, peuple muni d'une seule jambe avec un pied énorme leur permettant d'aller très vite.

Parmi les animaux imaginaires, on trouve notamment le phénix (comme celui représenté par exemple à l'Abbaye aux Dames à Saintes), symbole du Christ et de sa résurrection, ou encore la licorne, qui elle représente la trahison du Christ (et est ainsi mise à mort en étant piégée, par des chasseurs, à l'aide d'une vierge).

La nature cesse d'être reconnue pour elle-même : elle est désormais un lieu où se déroule également la bataille entre le bien et le mal, l'utile et l'inutile.

“ Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent, mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel.

Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.

Et j’entendis dans le ciel une voix forte qui disait : Maintenant le salut est arrivé, et la puissance, et le règne de notre Dieu, et l’autorité de son Christ ; car il a été précipité, l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit.

Ils l’ont vaincu à cause du sang de l’agneau et à cause de la parole de leur témoignage, et ils n’ont pas aimé leur vie jusqu’à craindre la mort. C’est pourquoi réjouissez-vous, cieux, et vous qui habitez dans les cieux. ”

Paradoxalement, l'art roman accorde une grande place aux corps. Sont représentées des femmes adultères avec des diables, le péché est symbolisé afin de servir d'avertissement. Une œuvre, cependant, est considérée plus en particulier comme un chef d'oeuvre absolue de l'art roman.

La Ève représentée à la Cathédrale Saint-Lazare d'Autun a marqué les esprits de par sa sensualité; le clergé l'a d'ailleurs enlevé de l'église au 18ème siècle.

On y voit une Ève sensuelle, attrapant nonchalamment le fruit défendu. Sa forme, proche d'un serpent, sous-tend une critique certaine (sans doute y avait-il à côté le diable et Adam) ; néanmoins, la libre expression des formes montre que l'âge roman n'est pas encore une époque où le christianisme a réussi à définitivement rompre avec la réalité sensuelle dans les masses.

Cela tient inévitablement à des restes de matriarcat, comme en témoigne la représentation en Grande-Bretagne des Sheela-na-Gig, forme traditionnellement matriarcale.

Le personnage masculin au grand sexe, à l'église San Martín de Tours (Frómista) en Castille, n'est pas à considérer différemment.

L'âge roman n'est pas que le début d'un nouveau mouvement historique : il met également un terme aux périodes précédentes. 

C'est pourquoi l'art roman diffère selon les régions, les pays, les nations en formation. Le degré de développement n'est pas le même ; là où l'église n'a pas encore réussi à imposer ses valeurs, il y a fusion – assimilation de l'ancienne culture, donnant une « coloration » différente au christianisme selon les régions.

C'est aussi la preuve que l'art roman est un véritable saut, tant pour l'humanité, que pour les masses. On sort de la culture patriarcale – tribale, pour passer à un stade d'unification supérieure. Bien entendu, la perte des traditions parfois pleines de liberté et d'égalité sont regrettables. Mais elles ne pouvaient subsister et, de toutes manières, le capitalisme les aurait dissoutes, inévitablement, par l'avènement des rapports marchands. Il n'y a donc pas de romantisme qui tienne (et on notera ici le paradoxe que l'extrême-droite a un romantisme païen qui puise massivement dans l'idéologie médiévale).

Il va de soi que l'expression « âge roman » n'est pas forcément nécessaire et qu'on peut intégrer cela dans la féodalité. Néanmoins, c'est bien utile pour bien saisir les moments dialectiques à l'intérieur de la féodalité.

De fait d'ailleurs, la spécificité de l'art roman, de sa culture et de l'histoire qui va avec, a toujours été notée. On peut ainsi donc dire, comme on l'a constaté, que l'âge roman est le moment où la féodalité s'instaure, balayant l'esclavagisme, ainsi qu'une partie significative des restes du matriarcat.

L'âge roman pave la voie à l'âge gothique, qui va permettre, après l'extraction du mode productif précèdent, un véritable saut de civilisation.