31 aoû 2016

Réforme de la Ligue des Champions : le football toujours plus soumis aux intérêts privés et antisportifs

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Le football est de loin en Europe, comme en Amérique latine, le sport le plus populaire, tant par sa pratique (cependant à 90% masculine), que pour le fait que ses championnats et coupes sont très suivis et appréciés. C'est un phénomène historique, qui s'est développé tout au long du XXe siècle, avec une base populaire et souvent autour d'une opposition culturelle entre deux clubs dans une ville, en fonction de l'identité de classe (Torino / Juventus à Turin, AS Roma / Lazzio à Rome, Sparta Prague / Slavia Prague, Manchester City / Manchester United, Rapid Vienne / Austria Vienne, etc.)

Pour cette raison, au cours du XXe siècle, la plupart des grands clubs d'un pays avaient leur chance de réaliser quelques performances lors des grands tournois internationaux, et naturellement de gagner le championnat national. C'était, toutefois, avant l'avènement du football moderne – qui est dénoncé culturellement par de nombreux clubs de supporters en Europe au moyen de la campagne Against Modern Football.

Désormais, les meilleurs joueurs mondiaux évoluent en général dans les clubs européens, notamment en Espagne, en Allemagne et en Angleterre – dont le championnat reste le plus prestigieux, et certainement le plus disputé et intéressant sur le plan sportif.

Suivent ensuite l'Italie et dans une moindre mesure la France, puis le Portugal. D'autres nations comme la Russie, les Pays-Bas, la Turquie (associée à l'Europe en football, tout comme Israël), la Belgique, la Croatie, l'Ukraine ou encore la Suisse, parviennent également à générer quelques clubs ayant un niveau européen, bien que relativement faible, avec des joueurs internationaux.

Une tendance au développement international existe cependant aussi, puisque l'Inde et la Chine visent à devenir des puissances en ce domaine, alors que le responsable du championnant nord-américain a expliqué ces derniers jours qu'il y aurait une superleague mondial qui se formerait à moyenne échéance.

Jusqu'à présent, cependant, la Ligue des champions de l'UEFA (Union Européenne de Football Amateur) est la compétition de clubs la plus prestigieuse. Son trophée a, aux yeux de certains joueurs ou supporters, plus de valeur qu'une Coupe du monde de la FIFA (disputée en sélection nationale et non en club). Elle ne se substitue pas aux championnats nationaux, mais est disputée en plus des championnats nationaux, les matchs ayant lieu en milieu de semaine (sauf la finale), alors que les matchs de championnat ont normalement lieu le week-end.

Or, cette Ligue est amenée à évoluer de manière significative à partir de la saison 2018, suite à une réforme officialisée par l'UEFA le 25 août 2016 à Monaco.

Cette compétition était à l'origine une Coupe des clubs champions européens. A partir de sa seconde édition en 1956 et jusqu'en 1997, elle n'était disputée que par les clubs ayant remporté leur championnat respectif, ainsi que par le tenant du titre même s'il n'était plus champion national.

Sur le plan sportif, cela a permis de donner une valeur supplémentaire aux championnats nationaux, puisque le titre permettait également d’accéder à cette compétition européenne. Il y a alors un enjeu pour les clubs d'être le meilleur représentant national et de pouvoir affronter les meilleurs clubs représentants leurs nations respectives.

D'un point de vue culturel, cela a mis en lumière l'existence de différents styles de jeux nationaux, reflet des mœurs et valeurs, qualités et défauts des différentes nations. Cela a directement eu des conséquences sur le plan sportif, en contribuant notamment à élever le niveau des clubs de football européens.

Par ailleurs, il faut noter l'influence de la France dans la création de cette compétition, comme c'est souvent le cas en ce qui concerne les fédérations ou compétions sportives internationales.

Lors de la seconde édition (1956), qui est en fait la première directement organisée par l'UEFA et avec la forme qu'elle aura durant les décennies suivantes, vingt-deux clubs s'affrontèrent, en provenance de vingt-et-une fédérations nationales.

L'Espagne avait deux représentants, l'Athletic Bilbao (atteignant les quarts de final), champion d'Espagne en titre, et le Real Madrid, tenant du titre de la première édition (et vainqueur à nouveau, puis lors des trois éditions suivantes).

Participèrent également :

le Danemark avec l'AGF Arhus, 
la France avec l'OGC Nice (quarts de finale), 
le Portugal avec le FC Porto, 
la Belgique avec le RSC Anderlecht, 
l’Angleterre avec le Manchester United (demi-finales),
la République Fédérale d'Allemagne avec le Borussia Dortmund,
le Luxembourg avec le Spora Luxembourg,
la Roumanie avec le Dinamo Bucarest,
la Turquie avec Galatasaray,
la Tchécoslovaquie avec le Slovan Bratislava,
la Pologne avec le CWKS Varsovie, 
l'Autriche avec le Rapid Vienna,
l'Ecosse avec les Glasgow Rangers,
la Hongrie avec le Budapest Honvéd,
les Pays-Bas avec le Rapid JC,
la Yougoslavie avec l'Etoile Rouge de Belgrad (demi-finales),
la Bulgarie avec le CDNA Sofia (quarts de finale),
la Suisse avec le Grasshopper-Club Zurich (quarts de final),
l'Italie avec l'AC Fiorentina (finaliste) et
la Suède avec l'IFK Norrköping.

La compétition dans sa forme actuelle a été mise en place à partir de la saison 1992. La nouveauté (impulsée sous l'égide du Français Michel Platini) a consisté en la mise en place de phases éliminatoires, puis de matchs de poule (des mini-championnats avant les phases d'élimination directes), permettant l'ouverture à un plus grand nombre de clubs champions de différentes nations.

A partir de la saison 1997 a lieu cependant un changement majeur, dont la réforme de 2016 est la continuité : les vice-champions de certaines fédérations nationales participent également à la compétition, cessant alors d'être une Coupe des clubs champions au sens strict, devenant de plus en plus une ligue disputée en phase finale par quelques équipes dominatrices.

A partir de 1999, les clubs troisièmes, voire quatrièmes de certains championnats peuvent également participer. Le nombre de places par fédération nationale est attribué selon un coefficient, en fonction des résultats des clubs nationaux.

Ce processus favorise directement les clubs des fédérations nationales les plus fortes, renforçant leur domination au détriment des nations ayant des clubs aux moins bons résultats européens (et en général beaucoup moins riches), qui se voient au fur et à mesure des années reléguées au second plan, jouant un rôle de « figurant » lors des phases de poules et accédant rarement aux phases éliminatoires finales.

Cela a également une conséquence au sein de certains championnats nationaux en renforçant la domination d'un nombre restreint de clubs, affaiblissant l’intérêt et la valeur sportive des ces championnats (notamment en Espagne et en Allemagne, ou plus récemment en France avec le Paris Saint-Germain, bien que le processus soit différent et encore plus « artificiel », et que cette domination sur le championnat français ne se traduise pas encore de manière probante sur le plan européen).

Ainsi depuis 1997, les différentes finales ont été disputées dix fois par un ou deux clubs espagnols, huit fois par un ou deux clubs anglais, sept fois par un ou deux clubs allemands, sept fois par un ou deux clubs italiens. Sont concernés par ces finales depuis 1997 :

- pour l'Espagne le Real Madrid (cinq fois), le FC Barcelone (quatre fois), Valence CF (deux fois) et l'Atlético Madrid (deux fois) ;
- pour l'Angleterre Manchester United (quatre fois), Livepool FC (deux fois), Chealsea FC (deux fois) et Arsenal FC (une fois) ;
- pour l'Allemagne le Bayern Munich (cinq fois), le Borussia Dortmund (deux fois) et le Bayer Leverkusen (une fois) ;
- pour l'Italie la Juventus FC (quatre fois), l'AC Milan (trois fois) et l'Inter de Milan (une fois).

Seule l'année 2004 fait exception avec une finale ne concernant aucune de ces quatre nations (le FC Porto, club portugais, l'a emporté contre l'AS Monaco, issu du championnat français). Toutes les autres finales ont été disputées par les clubs espagnols, anglais, allemands ou italiens précédemment cités, avec six fois une finale opposant deux clubs d'une même nation (2000, 2003, 2008, 2013, 2014 et 2016), voire même d'une seule et même ville en 2014 et 2016 (entre le Real Madrid et l'Atlético Madrid).

À titre de comparaison, on trouvera ici le tableau des finales depuis la première édition.

La différence est flagrante, avec treize nations différentes ayant eu accès à la finale avant 1997 (Espagne, Italie, Angleterre, Allemagne, Pays-Bas, Portugal, France, Écosse, Roumanie, Serbie, Grèce, Belgique et Suède) face à seulement quatre de 1997 à 2016 (sauf l’exception de l'année 2004).

On imagine les protestations qui peuvent exister dans des clubs ayant joué un rôle historique pour le football, mais n'ayant plus aucune chance d'exister sur le devant de la scène. Dans certains cas, la révolte contre le football moderne se tourne vers une critique allant dans un sens progressiste (Ajax Amsterdam, Rapid Vienna par exemple), dans d'autres cas dans une dynamique ouvertement anticapitaliste romantique d'orientation nazie (comme le Sparta Prague).

L'absence de campagne progressiste à Marseille est d'ailleurs un symptome de la faiblesse ahurissante des valeurs révolutionnaires là-bas, alors que l'Olympique de Marseille, un club historique, est en passe de se faire anéantir du paysage footballistique, comme Saint-Etienne l'a été en son temps.

Il est frappant de voir d'ailleurs comment les médias font miroiter l'espoir que le club soit racheté par un multi-millionnaire, jusqu'à ce que soit le cas ces derniers jours, par un Américain spécialisé dans le sport-business.

De fait, il y a en tout cas un relatif esprit de soulèvement et de contestation dans de larges secteurs des supporters. Les supporters historiques du Paris Saint-Germain sont pris au piège de manière dramatique à leurs yeux, leur club ayant pratiquement changé d'identité ; leur traumatisme est profond, surtout qu'ils constatent un appel d'air de soutien à un club aux moyens financiers colossaux, une réappropriation populaire ouvertement commerciale et aliénée.

Et impossible de faire face : les supporters de l'Austria de Salzbourg ont bien réussi à reformer leur club après son rachat par Red Bull, mais comment tenir la route, alors que les meilleurs joueurs sont pillés par les grands clubs ? Et ce qui se passe au niveau national se déroule de manière encore plus impitoyable au niveau international.

Auparavant, malgré des phases de domination, du Real Madrid de 1956 à 1960, des clubs italiens et portugais dans les années 1960, des clubs hollandais, puis allemands dans les années 1970 ou encore des clubs anglais de 1977 à 1985 (date à laquelle ils sont exclus de la compétition en raison de la violence de leur supporters hooligans, suite au drame du Heysel), il existait une certaine hétérogénéité des clubs représentés, avec la possibilité pour la plupart des meilleurs clubs de chaque pays d'avoir des résultats en phases finales, voir d’accéder à la finale.

Cela avait sur le plan sportif un grand intérêt, et donnait d'autant plus d'importance à la performance sportive de certains grands clubs capables d'exister régulièrement au niveau européen par le biais d'une tradition sportive entretenue (gestion financière et administrative adéquate, continuité sur le plan tactique, politique de formation et de recrutement efficace, etc.), et ce malgré la puissance non équitable de certains clubs tel le Real Madrid, directement financé et soutenu par le régime fasciste du général Francisco Franco.

Désormais, tout a changé et les jeunes se précipitent dans une fascination pour un club, sans avoir aucun lien culturel avec : ne compte que l'impact commercial sur eux, à quoi s'ajoute la prime au vainqueur. La fascination pour le Real Madrid, le FC Barcelone, Chelsea FC, le Paris Saint-Germain, témoigne d'un phénomène entièrement artificiel, construit commercialement.

C'est pratiquement de l'enrôlement impérialiste, sur un mode identitaire, passif, commercial, aliénant et aliéné.

Ce qui est clair, c'est que la performance sportive et la compétition sportive véritable n'est pas compatible avec les nécessités du mode de production capitaliste. Comme tous les rapports sociaux, le sport est lui-même façonné par le mode de production, et en l’occurrence par les rapports marchands. Plus le mode de production se développe, plus les dominations de type monopoliste sont exacerbées, plus les rapports sociaux sont aliénés par des enjeux et intérêts extérieurs.

Le football en Europe est particulièrement façonné et soumis au mode de production capitaliste, tout comme le basketball ou le football américain aux Etats-Unis, le cricket en Inde, etc.

Un aspect de cela est l'existence de salaires mirobolants pour les footballeurs les plus talentueux, qui ne cessent d'atteindre de nouveaux « records », contribuant à façonner des être anti-sociaux au comportement décadent, terriblement aliéné et antagonique avec la morale populaire (que cela soit les joueurs concernés eux-même ou bien leur entourage, ou encore des jeunes fascinés par eux, etc.)

Un autre aspect, bien plus important et significatif, est la manne financière générée par les revenus publicitaires autour des matchs de football, surtout ceux issus des retransmissions télévisuelles.

C'est justement cette question des droits de diffusions télévisuelles (permis par la publicité), qui est à l'origine de la réforme qui aura lieu en 2018. Ce qui se passe est simple à comprendre : les clubs les plus importants (portés par quelques acteurs privés bénéficiant de leur activité) entendent profiter de leur position de monopole pour générer des masses financières plus importantes encore. Ils entendent également en profiter pour s'assurer la continuité de leur revenus et asseoir leur position dominatrice.

Le constat qui est fait est que la Ligue des Champions dans son format actuel ne génère pas autant de droits de diffusions que cela est potentiellement possible. A titre de comparaison, elle génère 1,5 milliard d'euros de droit de diffusions, alors que le championnat anglais en génère à lui seul le double. Il est aussi considéré que la NFL (Ligue de Football Américain des États-Unis) génèrerait 7 milliards de dollars alors même que son public serait dix fois moins important (150 millions au lieu de 1,6 milliards pour la Ligue des Champions).

Ces chiffres n'ont bien sûr pas de réelle valeur économique et ne sont que des projections statistiques, plus ou moins fiables. Ils sont cependant portés et mis en avant par un certain nombre d'acteurs, organisés autour de quelques clubs, qui entendent changer les choses à leur profit.

C'est un processus similaire à celui ayant lieu dans le cyclisme, que nous avons déjà décrit à propos du retrait du Tour de France du World Tour de l'Union Cycliste Internationale.

Cette volonté de changement a notamment été rendue public au mois de juillet 2016 dans un article du Financial Times présentant un projet de Ligue Européenne de football privée.

Cela ne correspond pas à des critères sportifs et est contraire à la tradition du football européen avec ses systèmes de « montée-reléguation » en différentes divisions en fonction de résultats sportifs, et de qualifications européennes en fonction également des résultats sportifs.

La réforme présentée par l'UEFA est une tentative de contourner cette menace que constituerait pour elle la création d'une ligue privée. L'UEFA a donc fait le choix de se préserver en répondant de manière unilatérale aux intérêts des plus grands clubs souhaitant s'assurer à long terme leur position de monopole, dans le but de garantir et de développer les droits de diffusions télévisuelles dont ils bénéficieront.

La décision qui a été prise est que les quatre premiers pays à l'indice UEFA (l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie) qualifieront directement seize clubs pour la phase de poules contre onze actuellement.

En d'autres termes, cela signifie que sur trente-deux clubs disputant les phases de groupe, les quatre nations dominatrices du football européen qualifieront chaque année chacune automatiquement quatre clubs. Soit la moitié des places.

Avec le système actuel (déjà favorable aux clubs les plus riches et dominateurs), vingt-deux clubs sont qualifiés directement pour les phases de groupe et dix grâce aux « barrages » (une pré-compétiton de qualification). Avec la réforme, ce seront seulement six clubs qui pourront provenir des barrages.

L'objectif de cette réforme est évidemment de prémunir les clubs dominateurs faces aux aléas des qualifications, en leur assurant presque d'office une présence chaque année. Cela revient quasiment en pratique à constituer une ligue privée fermée, bien que cela ne soit pas le cas formellement.

L'UEFA a donc acté une réforme inéquitable, à rebours de toute logique sportive et contraire à la démarche historique de la Coupe des clubs champions européens, dans le but de préserver ses intérêts en acceptant de se soumettre encore plus à des intérêts privés.

Une tâche importante pour les progressistes en ce qui concerne le sport est justement de remettre en cause cette main-mise d’intérêts privés sur les compétitions sportives et de critiquer en profondeur l'aliénation produite par les rapports capitalistes en ce qui concerne le sport.

La bataille pour une Démocratie Populaire en France ne saurait exister de manière efficace et légitime aux yeux des masses sans inscrire à son programme des propositions majeures à propos du sport, tant du sport de masse que des compétitions professionnelles.

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